Dans son numéro 215 de novembre 2017, le magasine féminin NOUN publie un article intitulé “Quand la tabshoura glisse sur l’écran” dans sa rubrique éducation.


Par Médéa Azouri

Si vous ne pouvez pas aller à l’école, alors l’école viendra à vous. Voilà, en quelques mots ce qu’est Tabshoura, plateforme d’enseignement digital, l’ONG fondée par Nayla Fahed, ancienne professeure en éducation et Nagi Ghorra, responsable de l’unité des nouvelles technologies éducatives.

C’est en 2012, alors qu’elle est en contact avec des enfants atteints de cancer, que vient l’idée de cette plateforme à Nayla Fahed. Ces gamins ratent beaucoup de cours, voire des semaines de classe et le rattrapage devient difficile. “Mais il n’y a pas que la maladie qui “provoque du retard et des difficultés scolaires”, explique la Présidente de Tabshoura.

Avec la crise syrienne, il y a eu une forte pression sur les écoles libanaises. Le système éducatif libanais a dû gérer un grand nombre d’élèves. Crise éducative, profs surchargés, surmenés par l’obligation de faire 2 shifts, trop d’effectifs en classe, disparité du niveau, recrutement de profs pas vraiment qualifiés, faute d’effectifs ; autant de raisons qui ont eu raison de l’accumulation de retard pour les élèves, surtout pour ceux venant de milieux défavorisés, dont les parents sont parfois illettrés”. Difficile de venir à bout de cette crise de la qualité de l’enseignement. En 2013, la Lebanese Alternative Learning (LAL) est fondée et lance son projet de plateforme digitale Tabshoura ainsi que des ateliers créatifs Wirash. Tabshoura ne remplace pas les profs, elle offre un soutien aux élèves afin de pouvoir travailler seuls pour rattraper leur retard. “Cela leur redonne confiance en eux, renforce leur estime de soi puisque personne ne peut plus se moquer d’eux vu que la plateforme leur permet de réviser, de renforcer certaines notions”. Cet outil flexible aide également les enseignants qui peuvent diviser la classe, faire travailler les uns sur la plateforme et s’occuper des élèves plus fragiles.

Une des grandes forces de Tabshoura est qu’elle est alignée au programme libanais et à ses objectifs, qu’elle est adaptée à sa culture et qu’elle dispense les cours en trois langues. Et surtout, elle est gratuite, donc destinée à tous les élèves quelles que soient les raisons de leur retard. “Au début, Tabshoura, c’était une idée qui s’est transformée en association. Ce projet avait pris une telle ampleur qu’il était nécessaire de fonder une ONG. C’est ce que nous avons fait avec Nagi Ghorra. Ainsi est née LAL (Lebanese Alternative Learning)”. C’est alors que se développe Tabshoura pour laquelle a été adoptée une méthodologie particulière : Learning by doing : Apprendre en faisant. “L’enfant apprend en s’essayant sur des activités de découverte avec des feedbacks. Par exemple, il voit un film, et il y a des questions qui l’aident à comprendre la notion, le comportement d’un herbivore ou la manière de chasser entre autres. Quelle que soit sa réponse, il y a une explication qui lui montre pourquoi il a eu raison ou a contrario pourquoi il a eu tort. C’est un enseignement interactif.” Deuxième grande force de l’ONG : Parce qu’un des écueils de l’enseignement digital, c’est qu’il est traditionnel. Avec de simples activités d’application. Là, le challenge est autre, l’enfant doit être créatif et cela lui permet de construire lui-même son savoir.

Une partie de l’équipe LAL/Tabshoura : de gauche à droite – Patrick Habib, Yorgui Beylouni, Angela Hanswillemenke, Nagi Ghorra, Elian Talj, Festok, Nayla Fahed, Zeina Nassar, Florian Müller.

Deux questions reviennent souvent auprès des fondateurs quand ils parlent de Tabshoura : tous ces enfants ont-ils des ordinateurs et comment ont-ils accès à cette plateforme s’ils n’ont pas Internet ? “Nos bénéficiaires sont des ONG et des écoles qui travaillent directement avec des milieux défavorisés. Ces organisations ont plus ou moins des salles équipées par de nombreuses donations en matière d’équipements informatiques qui malheureusement n’ont pas été utilisés”. Tabshoura a donc un partenariat avec Thaki, une ONG qui se charge de donner des ordinateurs et souvent, la plupart des écoles ont des ordinateurs sur place. “Quant à l’accès à Internet ou s’il n’est pas assez performant, notre super équipe technologique a développé plusieurs solutions offline”, dit-elle en souriant. “D’abord, une application et Tabshoura in a Box”.

Tout est dans la boîte

“Cette boîte qu’on appelle la T-Box a été conçue avec la technologie Raspberry Pi. C’est-à-dire que c’est une boîte qui est un micro-ordinateur comme celle qu’on utilise souvent pour apprendre aux enfants à faire du coding. Nous, on l’utilise comme micro-serveur. On réduit notre contenu, il devient ce qu’on appelle un contenu light, on le met sur une micro SD card, et la carte se met dans la box”. Tout est donc dans cette boîte qui connecte 30 ordinateurs sur un wifi sans Internet. Et comme la boîte peut fonctionner sur un power bank d’une autonomie de 10 heures, il n’y a donc aucun souci à se faire s’il n’y a pas d’électricité. “Ce projet a été sélectionné par l’incubateur et accélérateur WISE (Sommet mondial de l’innovation pour l’éducation). Cela va permettre à LAL de profiter d’une aide experte au cours de l’année à venir. Il ne s’agit pas d’argent mais d’un accompagnement professionnel avec transfert de compétence, coaching et mise en contact avec des aides de financement”. Ce sommet, en fait, récompense chaque année des start-up et des associations liées aux innovations éducatives et se tiendra à Doha les 14, 15 et 16 novembre, autour du thème Coexister, co-créer : apprendre à vivre et à travailler ensemble. Il était donc naturel que Tabshoura en soit le lauréat.

Objectifs

L’objectif est de couvrir l’enseignement de la Petite Section jusqu’à la 3e. Et pour le moment, l’ONG est en phase de transition. “Nous sommes en train de reprendre tout ce qui a été fait auparavant. On dépoussière et revampe le site. Les classes de petite, moyenne et grande sections (c’est-à-dire la maternelle) sont déjà en ligne. Les classes de 6e, 5e, 4e et 3e sont en cours d’achèvement et vont bientôt être mises online. Nous sommes en train d’adapter ces classes de collège et normalement nous aurons fini en fin d’année prochaine”. Un autre de leur objectif est de développer le primaire. Mais pourquoi ce gap ? “Nous répondons à la demande et Malala Fund (ONG fondée par Malala, la plus jeune Prix Nobel de la Paix dans le monde), un des 4 fonds qui nous aident, s’intéresse surtout aux classes du collège”. Depuis le départ, Tabshoura a été aidée par plusieurs ONG : MySchoolPulse ; Global Affair Canada à travers World Vision ; Malala Fund et pour l’application offline par Olayan Foundation.

Aujourd’hui, Tabshoura a encore besoin de fonds pour mener à bien cette extraordinaire initiative : celle de permettre à tous les enfants d’accéder à une éducation de qualité. Et ça, ça n’a pas de prix.

Crédits photo : Jo Hayek

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